Emission SI VIS PACEM, radio libertaire, 2 juin 2011
Animation: Bernard Baissat
Invitée: Josette Pratte, écrivaine et femme de Bernard Clavel
L'Union pacifiste rend hommage à l'écrivain pacifiste et antimilitariste Bernard Clavel, décédé le 5 octobre 2010, en retraçant son parcours en compagnie de Josette Pratte.

 

 

Bernard Clavel, pacifiste véhément

 

Avec Bernard Clavel, décédé le 5 octobre 2010, nous perdons l'un des nôtres. La presse nationale a salué brièvement le romancier, auteur de l'Espagnol et d'une centaine de livres. Il avait obtenu le prix Goncourt en 1968 pour Les fruits de l'hiver. La presse régionale, notamment L'Est Républicain et l'Alsace ont mieux abordé la forte personnalité de Bernard Clavel et souligné " le rebelle ", " l'homme de caractère et volontiers râleur ", " ardent partisan de la paix et des droits de l'Homme. "

DANS notre journal pacifiste, nous nous devons de rappeler l'engagement fidèle et sincère de Bernard Clavel, contre toutes les guerres, contre toutes les armées, pour le statut des objecteurs de conscience et pour le pacifisme intégral.

Né le 29 mai 1923, à Lons-le-Saunier (Jura), dans une famille très modeste, il quitte l'école pour devenir apprenti pâtissier à quatorze ans. Il exerce ensuite plusieurs autres petits métiers pénibles. En 1950, il se tourne vers le journalisme. Il fait paraître, en 1954, son premier manuscrit Vorgine, en feuilleton. Après un travail de journaliste pigiste au Progrès et à la radio de Lyon, son premier roman : L'ouvrier de la nuit paraît en 1956.

Réagissant contre la violence faite aux enfants et contre les horreurs de la guerre, il se rapproche des mouvements pacifistes et donne son premier article au journal Liberté de Louis Lecoin, le 1er février 1967 sous le titre : " La guerre dans sa totalité ". Il écrit :

« Toute tentative en faveur de la paix me touche comme me touche le moindre geste qui tend à soulager la misère dont souffrent les innocents sur qui pleuvent des bombes et des balles. J'ai signé assez d'appels pour la paix en Algérie, la paix au Vietnam, la paix dans le monde; j'ai écrit assez souvent que je suis contre toute guerre pour qu'on ne se méprenne pas sur mon propos quand je dis que ce qui m'irrite le plus, ce sont les discours de ceux qui se portent contre la guerre mais sont prêts à transiger avec elle. On ne transige pas plus avec la guerre qu'avec la guillotine. On est pour ou contre, mais on ne saurait demeurer à mi-chemin sans se couvrir de ridicule.

Or, interdire à une armée l'emploi de telle arme, c'est lui reconnaître le droit d'en utiliser d'autres, et par là même admettre le principe de la guerre. C'est-à-dire adhérer à la plus belle foutaise de notre temps : l'humanisation de la guerre...

La notion de crime de guerre est une absurdité. La guerre est totale ou bien elle n'est pas. Ce n'est pas tel ou tel acte isolé qu'il faut condamner ou rejeter dans la guerre, c'est la guerre dans sa totalité et quels que soient les moyens dont peuvent user ceux qui la font...

Ce qu'il faut faire disparaître du globe, ce n'est pas telle ou telle arme, mais l'outil de guerre dans sa totalité, et le principe même que des hommes soient armés et instruits dans l'art de la guerre.

Une fois l'horreur déchaînée, une fois libérés tous les mauvais instincts de l'homme par avance conditionné, qui peut prétendre canaliser ou réglementer quoi que ce soit ?

Vouloir interdire seulement la bombe atomique ou les armes biologiques, c'est faire un geste en faveur d'une réglementation de la guerre, et c'est pourquoi une victoire dans ce domaine doit être considérée seulement comme un encouragement à poursuivre l'action, mais pas forcément comme un premier pas vers la paix. Que diriez-vous d'une société qui arracherait des mains d'un ivrogne la barre de fer avec laquelle il frappe son enfant et lui reconnaîtrait le droit de continuer son œuvre avec une lanière de cuir ?

En un mot c'est la guerre qu'il faut tuer, en ôtant aux hommes les raisons et les moyens de la faire. »

 

Avec cette déclaration Bernard Clavel s'inscrit complètement dans la philosophie du pacifisme intégral de Louis Lecoin et de ceux qui le soutiennent : Albert Camus, Thérèse Collet, le pasteur Cruse, René Dumont, Max-Pol Fouchet, Henri Jeanson, Robert Jospin, Alfred Kastler, Yves Montant, May Picqueray, Frédéric Pottecher, Raymond Rageau, Simone Signoret, Jean Yanne, et bien d'autres.

Chaque mois, Bernard Clavel, enverra un article pour le journal Liberté de Louis Lecoin.

Le 1er juin 1967, il écrit sous le titre: « J'ai peur ! Et je n'ai pas honte de le dire :

Oui j'ai peur. Et je n'ai pas honte de le crier. J'ai peur pour ma peau, pour la vôtre. Peur pour tout ce que des générations et des générations d'hommes et de femmes ont construit. Peur pour l'Homme...

À ceux qui affectent de ne pas trembler je dis: vous êtes des imbéciles et votre orgueil vous perdra !

À ceux qui n'ont pas peur: vous êtes des inconscients qui ne savent tirer aucune leçon du passé !

À ceux qui poussent le monde à s'armer : vous êtes des criminels !

À ceux qui partagent mes sentiments et les tiennent cachés: vous êtes des lâches !

La peur de crier sa peur et le refus de prendre part à la lutte contre la guerre constituent la pire des lâchetés. Refuser l'engagement au moment où seul cet engagement peut nous sauver, c'est se dérober devant le plus impérieux des devoirs et c'est se priver à jamais du droit à l'espoir, du droit à l'estime de soi-même. »

Bernard Clavel reste fidèle à cet engagement toute sa vie et ne cesse, à travers son œuvre, pour les adultes mais aussi pour la jeunesse, de dénoncer la violence.

Le 20 août 1986, j'ai rendu visite à Bernard Clavel dans sa belle maison de Clifden, dans le Connemara (Irlande). J'ai fait la connaissance de Josette Pratte, sa femme, romancière québécoise.

J'allais poser quelques questions à Bernard Clavel pour un film que je tournais sur Le Canard Enchaîné, journal pacifiste à sa création en 1916, auquel Bernard Clavel avait envoyé quelques articles.

J'ai été reçu très chaleureusement et Bernard Clavel m'a parlé de sa collaboration au Canard Enchaîné et des thèmes pacifistes qu'il défendait. J'ignorais, à l'époque, l'échange vigoureux qu'il avait eu avec une grande plume du Canard Enchaîné : Morvan Lebesque. Ce dernier avait osé, en juillet 1967, "accuser les gens de Liberté (et par conséquent Louis Lecoin) de vouloir gagner la paix les pieds dans leurs pantoufles."

Bernard Clavel lui a répondu le 1er septembre 1967 :

« Lecoin tout seul, tout petit, déjà vieux et usé par plus d'un demi siècle de lutte, les mains nues, a remporté sur un gouvernement, sur un général et sur toute une armée, l'une des plus grandes victoires pacifistes de notre temps : le statut des objecteurs de conscience (texte rédigé par Albert Camus)...

Oui, cher Morvan Lebesque, après avoir milité au sein de plusieurs mouvements pacifistes, c'est avec Louis Lecoin que j'ai décidé de combattre, parce qu'il est le plus pacifiste de tous. Le seul qui soit persuadé, dans sa grande sagesse, qu'une solution peut toujours, dans toutes les circonstances, être trouvée qui évite la guerre...

Vous ignorez donc, cher Morvan Lebesque, quelle est la situation matérielle d'un écrivain à peine connu ? Vous ignorez donc le nombre de portes qu'il se ferme par le seul fait d'attaquer l'armée et le gouvernement ? Vous ignorez donc dans quelles conditions nous travaillons à Liberté et quels sacrifices s'est imposé un Lecoin pour créer et faire subsister ce journal ? »

Aujourd'hui encore le seul journal du pacifisme intégral en France, l'Union pacifiste, est un très petit journal face à la "grande presse" propriété des marchands d'armes. Aujourd'hui encore Bernard Clavel, malgré les tirages exceptionnels de ses livres, les multiples traductions, les adaptations cinématographiques, radiophoniques et télévisuelles de son œuvre, n'a pas, dans la littérature française, la place qu'il mérite. L'annonce de son décès a été discrète. Son inhumation, le 9 octobre 2010, dans le petit cimetière de Frontenay, dans son Jura natal, à l'ombre des tilleuls, comme il l'avait choisi, s'est faite en l'absence des personnalités attendues (Bernard Pivot, Patrick Poivre d'Arvor, Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture) mais en présence de sa famille, de ses amis, de Josette Pratte qui a déclaré : « Pour moi aujourd'hui n'est pas un moment de tristesse mais de très grand bonheur, une célébration. Quand part un écrivain, il laisse une œuvre. La seule chose à faire est de faire vivre cette œuvre qui va continuer de nous apprendre. Jusqu'à mon dernier souffle je me battrai pour qu'elle monte au ciel. Ça a été un bonheur et un honneur de vivre cette œuvre au côté de cet homme. On a créé une fondation qui a été l'une de ses dernières joies. Merci Bernard et bon voyage dans le coeur de nous tous ! »

À l'Union Pacifiste nous n'oublierons pas Bernard Clavel, nous n'oublierons pas les " hurlements " qu'il poussait contre la guerre, mais aussi contre l'injustice, la violence, la malbouffe et cette société qui écrase les petits et les humbles.

Nous essaierons, nous aussi, de faire revivre cet " éternel révolté " chaque fois que nous le pourrons parce que ses idées et ses écrits nous sont indispensables pour avancer vers plus d'humanité.

Bernard Baissat

 

Questionnaire Proust

 

Question : Où aimeriez-vous vivre ?

Réponse : En un monde qui ne soit pas menacé par la guerre.

Q : Votre idéal de bonheur terrestre ?

R : La paix et la liberté.

Q : Votre vertu préférée ?

Réponse : Le courage mais pas au sens où l'entendent les militaires.

Q : Mes héros dans la vie réelle ?

Réponse : Louis Lecoin.

Q : Ce que je déteste par-dessus tout ?

Réponse : La guerre et ceux qui en sont responsables.

Q : Caractères historiques que je méprise le plus ?

Réponse : César, Napoléon, Hitler.

Q : Le fait militaire que j'admire le plus ?

R : L'objection de conscience.

Q : La réforme que j'admire le plus ?

R : Abolir la peine de mort et le service militaire.