MOULOUD FERAOUN
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animation Bernard Baissat
Le centenaire de l'écrivain algérien Mouloud Feraoun a été célébré aux Rencontres de Tamaris de La Seyne sur mer. Dominique Lurcel lit des textes du Journal 1955-1962

 

ARTICLE PARU DANS L'UNION PACIFISTE DE FRANCE

 

 MOULOUD FERAOUN, écrivain martyr de la colonisation française 

" Quand je dis que je suis Français, je me donne une étiquette que tous les Français me refusent. 

Je m'exprime en français. J'ai été formé à l'école française. J'en connais autant qu'un Français moyen. Mais que suis-je, bon Dieu ? Ce peut-il que tant qu'il existe des étiquettes je n'ai pas la mienne ? Quelle est la mienne ? Qu'on me dise ce que je suis. Ah, oui ! On voudrait peut-être que je fasse semblant d'en avoir une parce qu'on fait semblant de le croire. Non, ce n'est pas suffisant. " 

CE COURT extrait du Journal 1955-1962 de l'écrivain algérien Mouloud Feraoun a été lu, avec beaucoup de sensibilité, aux Rencontres de Tamaris de La Seyne-sur-Mer (Var), par l'homme de théâtre Dominique Lurcel. Ce metteur en scène de la compagnie Les passeurs de l'histoire, a eu la bonne idée de monter un atelier de théâtre avec des jeunes d'Aubervilliers, autour des textes tirés du Journal de Mouloud Feraoun. Ces jeunes ont tout de suite ressenti la force de ces paroles et ont compris l'actualité de sa pensée. En effet, si Mouloud Feraoun, d'origine kabyle et de formation française, a toujours voulu cultiver la richesse de ses deux cultures, le racisme de la colonisation et la violence de la guerre, ont condamné sa voix au silence. 

Je ne connaissais pas bien cet humaniste, dont on fête cette année le centenaire de la naissance avec celui de son ami, beaucoup plus connu en France, Albert Camus. J'ai été très ému par la lecture publique des textes par Dominique Lurcel et je me suis tout de suite plongé dans ce Journal de la guerre d'Algérie. 

C'est son camarade de classe Emmanuel Roblès, devenu écrivain et directeur d'une collection aux éditions du Seuil, qui, après avoir publié des romans de Mouloud Feraoun (La Terre et le Sang, 1953, Le fils du pauvre, 1954, Les chemins qui montent, 1957) lui a demandé de tenir son journal. 

La guerre d'Algérie commence en 1954. Mouloud Feraoun est instituteur dans sa Kabylie natale. Il est surpris par la mobilisation massive de ses compatriotes face aux troupes coloniales françaises et, le 1er novembre 1955, à 18 h 30, il commence son Journal par ces mots entre guillemets : « Il pleut sur la ville ». Ces mots, qui évoquent une célèbre poésie de Paul Verlaine, témoignent de sa profonde tristesse de voir s'affronter deux cultures auxquelles il est profondément attaché. " Le pays se réveille aveuglé par la colère et plein de ressentiments "

Et puis ce sont environ 500 pages de récits tragiques et douloureux, jusqu'au 14 mars 1962, veille de son assassinat, par un commando de l'OAS, dans le Centre Social d'Alger, dont il était le directeur. 

Horreur des tueurs 

Avec une écriture d'une grande tenue littéraire, Mouloud Feraoun, rend compte, au quotidien, des crimes de l'armée française : « Des hommes fusillés, des gourbis incendiés, des femmes violées. Le règne de la brutalité et de la sauvagerie remplace le règne de la soumission, de l'hypocrisie, du mépris à peine voilé et de la haine rentrée... 

Un homme sort en bleu de travail, c'est un menuisier de la ville venu prendre des mesures pour fabriquer des boiseries. Les soldats l'interpellent, il présente sa carte au plus proche. 

- Bon, partez ! 

Un signe à son camarade qui fait feu. Le menuisier s'écroule. Du pied, les soldats l'envoient dégringoler dans le sentier... 

Voilà trois villages vides, démolis, rayés de la carte, ô Oradour !... » 

Opposé à toute violence, Mouloud Feraoun, n'hésite pas, en 1957, à dénoncer aussi les crimes des " terroristes". 

« Ces gens-là qui tuent froidement des innocents sont-ils des libérateurs ? Si oui, songent-ils une seconde que leur "violence" appellera l'autre "violence", la légitimera, hâtera sa terrible manifestation....Préparent-ils sciemment le massacre de "leurs frères ? » 

Il a le courage d'avouer sa peur : « J'ai peur du Français, du Kabyle, du soldat, du fellaga. J'ai peur de moi. Il y a en moi le Français, il y a en moi le Kabyle. Mais j'ai horreur de ceux qui tuent, non parce qu'ils peuvent me tuer mais parce qu'ils ont le courage de tuer... 

Toute la question est de savoir pourquoi se battent les patriotes, ce qu'ils veulent, ce qu'on leur refuse, ce qui fait que tombent journellement, par dizaines, des Français innocents, des Arabes innocents, des hommes qui n'ont aucune raison de se haïr ou de s'entre-tuer mais qui se haïssent et s'entre-tuent... Tandis que je ratiocine ainsi dans la solitude relative de mon bureau, des accrochages se produisent un peu partout, des avions vrombissent, des blindés foncent bruyamment vers les villages, les autorités se concertent secrètement, les états-majors se réunissent, les indicateurs se renseignent, le maquisard furieux égorge et pend sur de vagues soupçons, le soldat mitraille au hasard et le peuple épouvanté apprend chaque jour un peu mieux que le Français est le seul responsable de ses malheurs... » 

Mais face à l'hécatombe des victimes algériennes innocentes, les combattants algériens seront désignés, à partir des années 60, comme des "patriotes". 

Dès le début de la guerre d'Algérie, Mouloud Feraoun avait compris que les Français devraient quitter l'Algérie « Ce Français chez qui ils (les paysans) viennent travailler, gagner leur pain, c'est lui l'ennui, c'est lui la cause de leur malheur. » 

Les écrits restent 

Feraoun écrivait d'ailleurs, en s'adressant à Camus et à Roblès qui séjournaient en France : « Dites aux Français que le pays n'est pas à eux, qu'ils s'en sont emparés par la force. Tout le reste est mensonge, mauvaise foi. Tout autre langage est criminel parce que, depuis des mois, se commettent des crimes au nom des mêmes mensonges. » 

Feraoun était un anticolonialiste convaincu, désespéré par l'attitude de Français qu'il côtoyait en Algérie : « Ce qu'il eût fallu pour s'aimer ? Se connaître d'abord, or nous ne nous connaissons pas. 

Dès le début on savait ce qu'il fallait faire pour fraterniser avec les Indigènes. On savait aussi ce qu'il fallait faire pour uniquement bénéficier de la colonisation, au détriment de l'Indigène. Il fallait l'exploiter, le faire suer, lui donner du bâton et le maintenir dans l'ignorance. On avait le choix au départ. Et on a choisi. Pourquoi parler d'erreurs à présent ? Parce que nous sommes en mesure de réclamer des comptes ? » 

Il suit la politique française et lit en particulier l'Express, Le Canard Enchaîné. « Des Français commencent à accepter l'idée de perdre leurs colonies. Pour en arriver là, il a fallu des vies et des vies, du sang, des flots de sang. » 

Il souffre de voir les crimes de la guerre creuser un fossé irréparable entre les deux peuples qu'il aime. 

« En ce triste carême 1957, voici donc la situation en Kabylie : d'un côté il y a les maquisards, de l'autre l'armée. Entre les deux la population qui reçoit les coups. Comme un sac de sable entre deux boxeurs. L'armée rationne sévèrement, ratisse, saccage et tue. Les 

rebelles se font héberger, se font garder, rançonnent et tuent. Les hommes valides fuient, vont en prison ou au maquis quand ils échappent à la mort. Restent pour le sac de sable les enfants, les femmes, les vieux... » 

Il exprime sa compassion, aussi bien pour un collègue enseignant français maltraité par les combattants algériens : « M. est une espèce de moine laïc dont l'ascétisme et le regard me rappellent un peu Gandhi », que pour un collègue enseignant algérien brutalisé par les forces de l'ordre françaises. Il dit sa compassion pour tous ceux qui souffrent, les siens, ses proches, les populations qui sont venues habiter en Kabylie et même certains représentants des forces de l'ordre qui doivent appliquer des ordres absurdes et meurtriers et resteront certainement marqués par leurs actions criminelles toute leur vie. 

« Lorsque nous apprenons qu'il en est tombé beaucoup dans une embuscade, nous songeons, bien sûr, aux nôtres. Toutefois ce sont ces garçons naïfs, tous plus ou moins blonds, tous plus ou moins beaux, tous absolument étrangers au mal dont nous ne voulons plus souffrir, ce sont ces pauvres garçons et surtout leurs parents de Bourgogne ou d'Alsace que nous plaignons. Que sont-ils venus faire ici, bon Dieu ? Pourquoi meurent-ils si bêtement ? » 

Quand un journaliste de la télévision, en 1962, posera la question à Emmanuel Roblès qui vient de faire publier le Journal de Mouloud Feraoun, aux éditions du Seuil : 

- « Vous êtes pied-noir, vous faites partie d'un groupe social avec lequel Feraoun s'est heurté ? » 

- Emmanuel Roblès répond immédiatement : « Pas du tout! Feraoun était un homme sans haine. Vous retrouvez tout au long des pages du journal une très grande pitié. Ce qu'il dénonçait c'était cette manière d'accaparer pour soi seul un pays qui appartenait aussi aux autres. » 

Le 2 juillet 1957, Mouloud Feraoun quitte sa Kabylie natale pour aller s'installer à Alger où il espère être plus en sécurité. Il écrit : « Pour moi, personnellement, pour mes enfants, ce qui compte, c'est la paix avant tout, la fin de la misère, des souffrances, des crimes : que les innocents cessent de trinquer, d'être frappés par les colères aveugles... » 

Il s'inquiète pour l'avenir après une guerre si meurtrière. Après avoir lu des déclarations du FLN il écrit : « Si c'est là la crème du FLN, je ne me fais pas d'illusions, ils tireront les marrons du feu pour quelques gros bourgeois, quelques gros politiciens tapis mystérieusement dans leur courageux mutisme et qui attendent l'heure de la curée. Pauvres montagnards, pauvres étudiants, pauvres jeunes gens, vos ennemis de demain seront pires que ceux d'hier. » Cette vision prémonitoire de la situation algérienne de l'après-guerre semble couler de source quand on sait, comme tous les pacifistes, que le pouvoir acquis par la guerre ne pourra se maintenir qu'avec des militaires et que les populations civiles en seront les premières victimes. 

Son dernier papier, envoyé à l'éditeur, est daté du 5 février 1962. Ses cahiers s'achèvent sur ces mots : « La guerre d'Algérie se termine. Paix à ceux qui sont morts. Paix à ceux qui vont survivre. Cesse la terreur. Vive la liberté ! » 

Dix jours plus tard, Mouloud Feraoun, sera assassiné. Feraoun peut être considéré comme une victime exemplaire des violences de la colonisation qui ont massacré, non seulement des hommes, mais aussi leurs espoirs et leur avenir. 

Bernard Baissat