MAI 68 par celles et ceux qui l'ont vécu,

émission Si Vis Pacem, radio libertaire, 15 mars 2018.

Avec Claude Pennetier et Paul Boulland, historiens, charcheurs au CNRS, co-directeurs du dictionnaire MAITRON.

Animation: Bernard Baissat 

 

 

MAI 68 , vécu par Bernard Baissat, 25 ans, assistant-réalisateur.

 

Sorti de l’université à 25 ans, jeune travailleur à Paris, les évènements de Mai 68 m’ont permis de découvrir mon esprit libertaire, antiautoritaire et antimilitariste. Cette épisode a conditionné mon comportement dans ma vie et dans mon métier. Mon rêve de changer le monde a été tenu en échec mais n’a pas tué mon désir d’utopie. J’ai appris, avec cette expérience, qu’une société civile motivée peut faire vaciller un état autoritaire dirigé par un militaire. Des exemples dans le monde ont prouvé depuis que cela est possible. Je n’ai jamais perdu l’espoir que cela arrivera un jour dans la démocratie monarchique française.

 

Mai 68: Assistant-réalisateur à la Télévision scolaire de Paris.

 

Je suis arrivé à Paris en janvier 1968, Je venais d’obtenir un poste d’assistant-réalisateur à la Télévision scolaire, rue de la Vanne, à Montrouge. J’avais abandonné mon poste de professeur d’Italien au lycée de Draguignan et par  la même occasion ma situation de fonctionnaire de l’Education nationale pour un poste à la télévision, très mal payé. La Télévision scolaire, rattachée à l’Education Nationale, avait une méthode de recrutement particulière. Il fallait avoir des diplômes  universitaires ou une expérience professionnelle pour postuler. Une fois recruté le salaire était calculé en fonction de ces critères. Comme il était difficile, à 25 ans, de cumuler diplômes et expérience professionnelle le salaire proposé était toujours très faible, environ la moitié du salaire d’un professeur débutant. Il était difficile de vivre avec ces revenus à Paris mais j’étais satisfait de faire un métier qui me plaisait et je trouvais rapidement un deuxième métier de traducteur pour arrondir les fins de mois. 

 

Echapper au service militaire.

 

Petit retour en arrière pour expliquer ma joie d’être à la télévision scolaire de Paris.

Après mes années d’études universitaires à Aix-en-Provence et une année de diplôme supérieur en Italie, j’utilisais ma bourse d’agrégation pour tenter l’aventure du journalisme. Je n’avais aucune intention d’entrer dans l’enseignement et donc de passer un concours très difficile. J’avais déjà le goût du journalisme qui m’avait été inculqué par un ami italien.

Je me retrouve donc à la télévision régionale de Dijon, journaliste-stagiaire, sous la direction du compagnon de la Libération, Pascal Copeau, fils de l’homme de théâtre Jacques Copeau. Mes premières interventions à l’antenne sont difficiles. Pascal Copeau se moque de mon accent du midi et me conseille d’oublier tout ce que j’ai appris à l’école pour pratiquer le langage direct de la radio et de la télévision.

Le travail dans le journal télévisé me passionne et j’ai l’occasion de rencontrer de nombreuses personnalités de passage à Dijon. Une personne va m’ouvrir un bel horizon. Monsieur Toussaint, historien et géographe, fonctionnaire au Ministère de la Coopération. Il fait une campagne contre la faim à travers la France. Je lui dis que j’aimerais échapper au service militaire en exerçant un métier de professeur en Afrique. Il m’annonce que c’est lui qui sélectionne, au ministère, les coopérants. Quelle chance! Il m’apprend qu’il dispose de places dans des télévisions scolaires du Sénégal et du Niger mais qu’il faudrait que j’ai une expérience dans ce domaine plutôt que dans l’information pour postuler. 

Nous sommes en mai 1967. Je pose immédiatement ma candidature pour la télévision scolaire de Paris. Je dois attendre la réponse jusqu’en décembre 1967. C’est pour cette raison que, nommé entre temps au lycée de Draguignan, je dois quitter mon poste contre l’avis de mon sympathique proviseur pour regagner Paris.

 

La télévision scolaire de Paris en mai 68.

 

Mon embauche à la télévision scolaire précise ma fonction: assistant-réalisateur, mon salaire, mes horaires de travail: 9h - 18h pendant la semaine. Le premier jour, à 9h, je me retrouve seul dans le bureau des réalisateurs. Les assistants et les réalisateurs ( Eric Rohmer, Almendros, Catherine Terzieff…) commencent à arriver vers 10h 30. Le lendemain, discipliné, je reviens à 9h avec un livre pour attendre mon affectation à un réalisateur. Un syndicaliste entre dans le bureau, me voit lire, me demande qui je suis et m’engueule de me voir attendre sans rien faire: «  Il ne faut pas avoir l’air de s’ennuyer. On va croire que nous n’avons rien à faire. Bouge. Fais quelque chose. Téléphone. Si tu n’as rien à faire, viens plus tard ». J’ai compris la leçon. Venant d’une station régionale de télévision où nous étions surchargés de travail, j’ai constaté qu’à Paris il y avait peu d’activité mais qu’il fallait faire semblant d’être très affairé.

Affecté à un réalisateur photographe merveilleux, Guy Prébois, qui se déplaçait rarement à Montrouge, j’ai rapidement pris une part de responsabilité dans les émissions d’économie conçues par madame Dreyfus, professeur à la Sorbonne et Jacques Delors, syndicaliste de la CFDT. Nous enregistrions une émission sur film 16mm tous les quinze jours. Il me suffisait de venir à Montrouge deux heures par jour au moment de la cantine pour rencontrer toutes les personnes et tous des techniciens avec lesquels nous devions travailler. Et cet emploi du temps me permettait de compléter mon salaire comme traducteur de l’Italien pour un éditeur d’encyclopédie.

 

Le bouleversement de Mai 68

 

Dès les premiers mouvements d’étudiants, début mai 1968, le personnel de l’éducation nationale de la télévision scolaire est concerné. Une première réunion est organisée par les syndicats dans le grand local de la cantine. C’est la première fois que je vois autant de monde réuni sur ce lieu de travail. C’est presque la totalité des agents qui sont présents. Les syndicalistes prennent la parole. Le représentant de la CGT spectacle, syndicat auquel j’ai adhéré, est d’accord avec le syndicat de la FEN pour soutenir le mouvement des étudiants et participer aux manifestations qui sont programmées. Plusieurs personnes prennent la parole pour demander encore plus d’engagement aux syndicats et pour faire des propositions d’actions. Très vite la grève générale est votée.

J’adhère immédiatement aux discours les plus contestataires et les plus engagés. Je me retrouve dans les premières manifestations. On ne compte plus les kilomètres parcourus dans Paris. De Montrouge à Boulogne Billancourt pour aller parler aux ouvriers de Renault, de Boulogne Billancourt à la place Clichy, pour suivre une manifestation, de la Place Clichy au quartier latin en passant par la place de la Bourse.

Nous nous retrouvons encerclés par la police à côté du palais de la Bourse en feu. Il s’agit d’éviter de se faire coincer dans une rue étroite. Je regagne ma chambre, rue de Javel, dans le 15ème, dans la nuit et j’écoute RTL pour connaître la suite des évènements.

Non-violent j’ai toujours évité de m’affronter aux forces de police et je ne suis jamais resté longtemps sur les barricades. 

Avec la montée des tensions, les réunions quotidiennes à la télévision scolaire s’animent de plus en plus. Les syndicalistes ont laissé la parole à tous ceux qui veulent intervenir. Les discussions sur les actions à mener pour participer au mouvement s’éternisent parfois mais un véritable travail de réflexion se met en place. Des groupes se forment pour élaborer de nouveaux programmes télévisuelles. Des techniciens se proposent pour aller tourner des images ou capter des sons dans les manifestations ou à la Sorbonne. On ne compte plus les heures de présence et de travail, de jour comme de nuit.

 

À la Sorbonne.

 

L’occupation de la Sorbonne nous permet de suivre des débats intéressants et de rencontrer des personnes très diverses. Un jour, dont je ne peux pas préciser la date, le débat porte sur le rôle de la radio et de la télévision de service public. Sur la tribune du grand amphi plusieurs hommes de la radio nationale en grève sont interpellés par les étudiants. Il y a Frédéric Pottecher, Roger Couderc et quelques autres. Je suis chargé d’un « nagra » ( magnétophone professionnel) de la télévision scolaire pour capter un son d’archive. Je me place sur la tribune pour avoir une bonne qualité de son. Au bout d’une demie heure un jeune étudiant se jette sur moi, me dit que je n’ai pas le droit d’enregistrer, m’arrache le « nagra », les câbles, le micro et part en courant dans les escaliers. Je le suis précipitamment car nous faisons très attention au matériel emprunté. Après avoir parcouru plusieurs couloirs et escaliers, le jeune homme entre dans un bureau, jette le « nagra » sur un bureau derrière lequel se tient un étudiant en costume et lui explique qu’il vient de me surprendre en train d’enregistrer alors que je n’ai pas d’autorisation. Quelle autorisation? Nous n’avons aucune autorisation pour sortir le matériel, aucune autorisation pour filmer et enregistrer, nous sommes grévistes et nous travaillons pour constituer des archives du mouvement. Le « commissaire politique » m’écoute et comprend nos actions. Je lui fais remarquer que les étudiants ne doivent pas se comporter avec la même brutalité que les policiers. Il me dit que des agents ont été infiltrés à la Sorbonne et qu’ils doivent faire attention. Je lui fais remarquer  que j’étais sur la tribune à la vue de tous et que je ne me suis pas caché pour enregistrer. Il s’excuse. Il me rend mon matériel que je vérifie car j’ai très peur qu’il soit endommagé. Tout va bien. Le slogan: «  Il est interdit d’interdire » est respecté ! Mais je ne retourne pas dans l’amphi car l’ambiance est un peu agitée.

 

Grève et occupation de la télévision scolaire.  

 

Les facultés sont occupées par les étudiants, les usines se déclarent en grève et plusieurs sont aussi occupées. L’assemblée générale de la télévision scolaire décide l’occupation des locaux. Nous apprenons que des groupes d’ « Occident »,  mouvement d’extrême droite, attaquent des grévistes qui occupent leurs entreprises. Dans la rue de la Vanne, à Montrouge, une petite fabrique aurait été menacée. Aussitôt le comité de grève de la télévision scolaire décide de protéger le bâtiment qui se situe dans la même rue. Il faut organiser des tours de rôles pour monter la garde au portail et sur les toits du bâtiment , jour et nuit. Je m’inscris, même si ce rôle de sentinelle, comme dans l’armée, ne me passionne pas du tout. 

Cette organisation, décidée et gérée par les grévistes, a finalement des conséquences très positives. Presque tout le personnel se porte volontaire. Un technicien de la télévision, plutôt réputé pour sa fainéantise , se révèle un cuisinier hors pair. Il assure le ravitaillement et la fourniture de repas jour et nuit. Plus curieux encore: le directeur, inspecteur d’académie, décide de rester aux côtés des occupants pour les protéger de son autorité en cas d’attaque. Comme il est aussi bon guitariste, il anime les soirées et les nuits avec musique et chansons. Nous faisons ainsi la connaissance de personnes que nous n’avions pas l’habitude de côtoyer tous les jours dans notre travail et nous pouvons échanger, toutes générations confondues, nos opinions sur les évènements. Ces discussions et ces rencontres sont enrichissantes et restent inoubliables.

La télévision scolaire ne sera jamais attaquée par des groupes d’extrême droite. L’extrême violence policière dans les manifestations ne touchera, à ma connaissance, aucune personne de la télévision, mais les réunions du comité de grève deviennent de plus en plus houleuses au fur et à mesure que les accrochages avec les forces de l’ordre font des victimes parmi des manifestants.

 

Graffitis, tracts, journaux, affiches des Beaux-Arts.

 

Les documents de Mai 68 sont aujourd’hui des objets de collection que nous avons beaucoup utilisés à l’époque sans penser à les conserver. La « révolution » était en marche et nous étions surtout engagés dans sa réussite. Nous allions chercher le soir les dernières affiches confectionnées au pochoir à l’Ecole des Beaux Arts et nous allions les coller dans le quartier latin ou au-delà. 

J’ai quand même gardé quelques journaux de l’Enragé avec les dessins de Siné et quelques tracts. Je regrette aujourd’hui de ne pas avoir gardé tout ce que nous avons vu, lu et entendu en Mai 68. Heureusement que certains l’ont fait et que des livres ont été ensuite édités avec les slogans et les photos des graffitis de cette période.

Les Productions de la Lanterne ont récupéré plusieurs documents films qui ont servi pour des rétrospectives audiovisuelles des évènements.

 

17 mai 1968: Etats généraux du cinéma 

 

Quand le syndicat CGT des techniciens du film a créé le «  Comité d’action révolutionnaire cinéma et télévision » nous nous sommes retrouvés à l’assemblée des Etats Généraux du cinéma. Nous étions d’accord pour l’abolition du Centre National du Cinéma mis en place pendant la guerre sous le gouvernement de Vichy. Des tournages sauvages ont été organisés dans les rues pour contrer la propagande de la télévision d’état. J’en ai profité pour aller écouter des cinéastes que j’admirais et qui se s’étaient engagés comme Godard, Truffaut, Rohmer… Les débats étaient très enrichissants.

Le syndicat des techniciens du film (CGT) se radicalise et s’associe, le 17 mai, au « Comité d’action révolutionnaire cinéma et télévision » pour

 27 mai 1968: meeting au stade Charlety

 

Après les accords de Grenelle ( 25-27 mai), négociés par les syndicats étudiants et ouvriers, l’UNEF appelle à un grand rassemblement au stade Charlety. Je m’y rends en début d’après-midi. Les délégations arrivent les unes après les autres. Des délégations d’entreprises venues de toute la France, poing levé, chantant l’internationale, remplissent le stade. Les personnels de l’ORTF sont présents. La foule les applaudit. On peut lire sur une pancarte: «  A bas de Gaulle ».

 Après Jacques Sauvageot et Alain Geismar, Michel Rocard et Mendes Franceprennent la parole.  Nous craignons la récupération politique

Le lendemain, au cours d’une réunionà la télévisionscolaire,le responsable de la CGT incite les personnes à voter la fin de la grève et de l’occupation. Il se fait huer par la salle. Nous croyons tous que nous tenons une victoire sur le pouvoir et qu’il ne faut rien lâcher. Nous avons l’impression que pour des avantages financiers le responsable syndical est prêt à casser le mouvement.  Mais la grève et l’occupation sont à nouveau votées à la quasi unanimité.

 

30 mai 1968: retour de de Gaulle 

 

De Gaullerevient de Baden-Baden.  En sit-in devant la gare de Lyon nous entendons, retransmis par haut-parleur, le discours du général de Gaulle qui appelle à la fin des manifestations. Les manifestants lui répondent: «  Ce n’est qu’un début, continuons le combat ». Nous croyons tous  que le pouvoir qui a dû reculer une fois va céder. Nous saurons bientôt qu’il n’en n’est rien.

La grève des transports continue dans Paris. Je dois aller tous les jours à pied, de ma chambre de la rue de Javel ( 15ème arrondissements) à Montrouge. Il y a peu de voitures qui circulent encore dans Paris mais le stop marche bien et je le tente souvent. Un jour une grande berline s’arrête. Un monsieur accepte de me conduire jusqu’à la porte d’Orléans. La conversation s’engage tout de suite, comme d’habitude, entre personnes qui ne se connaissent pas. Ce monsieur a vite compris que je suis un «  gauchiste » qui veut faire la révolution. Il est russe et me parle des ravages de la révolution russe. Il veut absolument me convaincre d’abandonner l’idée de renverser un pouvoir démocratique pour le remplacer par la «  chienlit ». Arrivé à destination, il me retient au maximum dans la voiture pour me convaincre. Je suis impressionné par son discours d’un autre temps. Il ne m’a pas convaincu. Je continue à souhaiter un grand changement et la fin du régime autoritaire de De Gaulle.

 

Début juin 1968: voyage dans la France ravitaillée en essence

 

Marié à Manosque en avril 1968 je n’ai pas pu voir ma femme, professeur de Lettres à Aix-en-Provence, pendant tout le mois de mai. Les transports sont en grève, il faut se déplacer en l’autostop. Début juin nous nous donnons rendez-vous à Tournus. Ma mère, qui a trouvé de l’essence, accompagne ma femme en voiture de Manosque à Tournus.  Nous remontons sur Paris en autostop. Nous voici donc, sur le bord de la route, à Tournus, en début d’après-midi. Un gros camion s’arrête. Le chauffeur nous accueille volontiers pour nous conduire à Paris.

Dès le départ le camionneur s’emporte contre les manifestants qui l’ont empêché de travailler pendant plusieurs semaines. Nous essayons de lui expliquer la situation mais il n’en démord pas: « Quand nous arriverons à Paris, si des étudiants m’empêchent de passer, je leur passerai dessus ! » Nous comprenons qu’il vaut mieux ne pas contrarier ce chauffeur si nous voulons arriver au bout de notre voyage. Nous débarquons sans difficulté porte d’Orléans. Tout est calme. Mais nous comprenons que la réaction de la population risque d’être violente envers les soixante-huitards . La propagande du pouvoir qui a fait passer les grévistes pour des violents et qui a imposé sa volonté de rétablir l’ordre a été bien perçue par la majorité de la population française.

Ma femme, professeur, a vécu les évènements  de Mai 68 dans un lycée d’Aix-en-Provence. La mobilisation n’était pas très importante et elle n’a eu que des échos, souvent déformés, de ce qui se passait à Paris. Je tiens à l’amener au théâtre de l’Odéon qui est toujours occupé. Ce soir de juin c’est la confusion complète. Les prises de parole sont sans cesse interrompues. On sent de la nervosité chez les intervenants qui vivent la fin du mouvement. Ma femme est très déçue par les discours des

« gauchistes ». Le désordre de l’Odéon n’est plus représentatif des efforts de changement. 

 

Juin 68: Non à la reprise du travail

 

Avec les camarades de la télévision scolaire nous rejoignons le millier de journalistes de l’ORTF qui organisent le 7 juin l’opération «  Jéricho » autour de la Maison de la Radio. Nous refusons à la Télévision scolaire la reprise du travail. Georges Séguy se fait siffler à la régie Renault. Nous ne voulons pas capituler devant le pourvoir politique et les syndicats. Je comprends une fois pour toute que la CGT a négocié pour arrêter un mouvement qu’elle ne contrôle pas. Nous résistons tant que nous le pouvons dans les réunions de la télévision scolaire qui commencent à être clairsemées. Il faudra bientôt reconnaître notre défaite. Nous serons quand même parmi les derniers à reprendre le travail.

Nous avons compris, après la grande manifestation de soutien à de Gaulle, la course à l’essence des Français pour partir en vacances, les reprises du travail dans les grandes entreprises et l’acceptation du référendum gaulliste que tout était perdu et que la répression allait commencer.

 

Septembre 68: La répression

 

Monsieur Toussaint, rencontré à la télévision de Dijon, qui m’avait promis d’examiner mon dossier au Ministère de la Coopération pour un poste dans une télévision scolaire en Afrique a tenu sa promesse. Il me reçoit pour m’annoncer un départ, au service de la coopération, en septembre, au Niger. Je remercie cet homme d’une grande honnêteté et d’une grande probité. Je suis très heureux d’échapper ainsi au service militaire. Monsieur Toussaint accepte même de chercher un poste pour ma femme, professeur titulaire. Il trouve une affectation à Niamey pour la rentrée 1968.

Tous les coopérants qui doivent partir au Niger pour leur service militaire dans le civil sont convoqués au ministère pour recevoir des informations sur leur travail et des consignes. Nous sommes une cinquantaine d’enseignants, médecins, techniciens de l’audiovisuel, ingénieurs agronomes… Nous sommes reçus par des responsables du ministère et des militaires. On nous rappelle que nous sommes des militaires en service civil. On nous précise que la «  révolution » est terminée, que les jeunes doivent rentrer dans le rang et que nous aurons intérêt à obéir si nous ne voulons pas être gravement sanctionnés. Nous ne recevons aucune information sur le pays ou sur nos futures missions mais nous comprenons le rappel à l’ordre, musclé.

Arrivés en septembre à Niamey par avion militaire nous sommes tous conduits dans l’internat vétuste du lycée pour attendre nos transferts sur nos lieux de travail. Je reste à Niamey, où se trouve la télévision scolaire, mais beaucoup de coopérants doivent partir dans des villes ou des villages de «  brousse ». Dès le lendemain de notre arrivée des camions militaires nous conduisent à la caserne. Le discours du gradé militaire français qui nous reçoit est encore plus direct que les recommandations entendues à Paris. Pour lui nous sommes des jeunes qui ont connus Mai 68 en France et qui sont donc dangereux. Il nous impose de faire notre travail sans nous mêler de la vie des Nigériens. «  Vous n’entendez rien, vous ne voyez rien et surtout vous ne dîtes rien » Sinon ? «  Sinon, c’est la caserne disciplinaire… immédiatement ! » La suite prouvera qu’il avait raison.

 

1968- 1970: La télévision scolaire du Niger.

 

Nous ne sommes que deux coopérants affectés à la télévision scolaire. Je découvre un monde très particulier et passionnant: une trentaine de techniciens et d’enseignants nigériens et une trentaine de pionniers français de la télévision scolaire qui n’ont rien à voir avec la télévision scolaire de Paris. A Niamey tout est inventé: la première vidéo, les premiers récepteurs à l’énergie solaire, les premiers programmes en direct avec des animateurs exceptionnels. C’est une richesse de créativité et d’innovation extraordinaire.

Mais il y a une frustration chez plusieurs coopérants civils: éloignés de la France certains regrettent de ne pas avoir participé à Mai 68. Ils ont pourtant réfléchi aux évolutions nécessaires de la société et ils souhaitent apporter quelques changements dans les programmes scolaires de la télévision. Ils veulent mieux adapter les sujets télévisuels au vécu des enfants nigériens. Certains préfèrent s’en tenir aux programmes typiquement français et ne sont pas d’accord. Les discussions sont vives dans les réunions de travail et je m’aperçois que les «  novateurs » n’ont pas compris que la répression ne permettait plus de changer le monde.

Peu avant les vacances de Noël, un responsable du ministère de la Coopération débarque à la télévision. Il propose une réunion avec les seuls coopérants français, un vendredi après-midi. Comme cela se pratique en Afrique tout le monde a le droit de s’exprimer pour donner son opinion. Des enseignants et notre responsable de la réalisation expriment leurs voeux pour une évolution de la télévision. Ces propositions sont jugées « révolutionnaires » par le représentant du ministère même si elles me semblent bien modérées par rapport aux critères de Mai 68.

Le lendemain, samedi matin, 7h., heure d’ouverture de la télévision, nous nous heurtons à des soldats nigériens qui bloquent l’entrée des bâtiments de la télévision et qui nous demandent de rentrer à la maison. Les nouvelles courent vite dans la petite ville de Niamey. Nous apprenons que la dizaine de personnes qui ont pris la parole à la télévision, la veille, ont dû quitter précipitamment leur domicile pour se rendre à l’aéroport où les attend un avion pour Paris. Nous décidons d’aller nous renseigner et de les saluer à l’aéroport. La route de l’aéroport est bloquée par des agents des services secrets français qui nous font rebrousser chemin. Nous apprenons dans la matinée que notre directeur technique, l’ingénieur Pierre Rambaud, fait partie du voyage. Il a décidé d’aller plaider la cause des personnes expulsées. Pierre Rambaud, qui sera par la suite le directeur de cabinet du ministre de la communication Georges Filloud, ne reviendra pas au Niger. Il a échoué dans la défense des personnels de la télévision.

Le lundi matin la télévision est ouverte. Une bonne dizaine de nos camarades sont absents ainsi que la responsable de la réalisation chargée des plannings de travail. Devant le tableau d’affichage qui programme l’une de mes émissions pour l’après-midi je déclare: «  Je réaliserai cette émission quand je saurai pourquoi nos camarades ont été expulsés ». Je n’avais pris aucune position jusqu’à ce jour sachant que nous étions étroitement surveillés. Mais je ne savais pas que des agents secrets se trouvaient aussi à l’intérieur du personnel de la télévision.  

Quelques minutes seulement après cette déclaration , je suis appelé dans le bureau du directeur. Le chef de la mission française, l’équivalent de l’ancien gouverneur des colonies, veut me parler. Il a déjà appris que je refusais de réaliser l’émission programmée. Il me dit au téléphone: «  Monsieur Baissat, soit vous faîtes le travail que nous vous demandons soit vous prenez l’avion de mercredi pour être envoyé dans une caserne disciplinaire ».

Je n’ai pas le choix. Je dois exécuter les ordres. Je rappelle l’équipe des techniciens nigériens qui ne comprennent rien à cette histoire «  de Blancs ». Je réalise l’émission programmée et je prends la décision de ne pas rester au Niger, au delà de la période de mon service civil. Ce que je regretterai plus tard car j’appréciais beaucoup mon travail avec les Nigériens.

Les personnels de la télévision scolaire expulsés ne reviendront jamais. Nous nous chargerons d’expédier leurs affaires personnelles qu’ils n’avaient pas eu le temps d’emporter. L’ambiance à la télévision est tendue. Deux camps se sont formés: ceux qui étaient d’accord avec les personnes renvoyés et les autres. Jusqu’à la fin de l’année scolaire les échanges professionnels sont réduits au strict minimum. Nous ne faisons plus confiance  à certaines personnes soupçonnées d’informer les autorités. Je retrouverai quelques années plus tard, l’une d’entre elles, à la SFP ( Société Française de Production) aux Buttes Chaumont.

Cet épisode de l’après-Mai 68 m’a fait comprendre que les « gauchistes » étaient tous suspects et qu’ils n’auraient plus beaucoup de possibilité d’agir. Mais cela ne m’a pas empêché d’exprimer mes idées chaque fois que cela a été possible.

 

Mai 68, dix ans après.

 

De retour en France après plusieurs années professionnelles passées en Afrique et au Moyen Orient je retrouve d’anciens collègues de travail désabusés, disciplinés, passifs devant des situations qui me choquent toujours. La plupart sont rentrés dans le rang ou n’ont plus envie de se battre contre les dérives de la télévision. J’avais quitté, en 68, une France en pleine agitation, je retrouvais, en 1977, des Français en pleine morosité. 

Je découvre heureusement un esprit plus combatif chez les immigrés et je m’investie dans l’émission de France 3 pour les étrangers: Mosaïque. 

Je retrouve aussi l’esprit de Mai 68, avec l’historien Jean Maitron, chez de vieux militants qui n’ont jamais baissé les bras malgré les revers de l’histoire: le peintre André Claudot ( 81 ans), soldat de 14-18, anarchiste puis communiste, Jeanne Humbert ( 90 ans), militante néo-malthusienne pour la contraception et la limitation des naissance, May Picqueray (86 ans), anarco -syndicaliste et antimilitariste, Eugène Bizeau ( 98 ans), poète pacifiste, Robert Jospin ( 90 ans) pacifiste, René Dumont ( 86 ans) pacifiste, tiers-mondiste, écologiste …

Ces sujets m’intéressent. Ils sont tous refusés par la télévision française. Je suis obligé de les produire et de les réaliser à mes frais. Certains seront projetés au cinéma. 

Parmi la trentaine de documentaires réalisés, certains seront diffusés par la Télévision Suisse Romande, la Radio Télévision Belge Francophone, et certains, comme le film sur le Canard Enchaîné, reviendront en France pour être diffusés sur France 3. 

 

Mai 68, cinquante ans après.

 

J’ai gardé de cette époque la nostalgie de la convivialité, de la parole libérée, de l’audace des actions, de la facilité de communication entre les personnes, de l’humour. J’ai compris qu’il ne fallait faire confiance à aucune institution, syndicale ou politique, et, encore moins , à aucune personne providentielle. Cette expérience a développé mon esprit critique et libertaire et je me suis efforcé, chaque fois que cela était possible, de l’exprimer. C’est pour cela que, tout en continuant à gagner ma vie comme salarié du service public, j’ai produit et réalisé des documents audiovisuels « en marge ». Mes documentaires sont le témoignage d’engagements auxquels j’ai toujours cru. Même si l’influence de la production artistique est minime sur la marche du monde je suis heureux de pouvoir y contribuer avec mes modestes moyens. Retraité, je me suis engagé dans de nombreuses associations militantes comme Greenpeace ou l’Union Pacifiste. Je continue à écrire dans de petites revues et à faire quelques émissions à la radio. Je revendique la qualification de «  gauchiste », «  à la gauche de la gauche » comme le disait mon ami René Dumont.

Depuis Mai 68 la société française a plutôt fait marche arrière mais je rêve toujours d’une jeunesse qui, comme la mienne, aura la chance et le plaisir de bousculer l’orde établi et de faire vivre l’utopie.